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17 décembre 2009 4 17 /12 /décembre /2009 19:10

Pierre Charasse répond à Jean-Michel Vernochet.

Ancien ambassadeur de France, Pierre Charrasse a passé l'ensemble de sa carrière au Ministère des Affaires Etrangères de 1972 à 2009;
Il est retraité depuis août 2009.

JMV- Monsieur l'ambassadeur quelles réflexions vous inspirent l'installation d'un Président du Conseil de l'Union européenne et d'un haut représentant des 27 pour les affaires extérieures de l'union?
De votre point de vue, l'europe sortira-t-elle renforcée par la coopération de ces nouveaux "pilotes" ?
Ou bien ces fonctions sont-elles purement "virtuelles" ?

Pierre Charasse : je pense que la construction européenne a atteint son point culminant. La mise au point de cette architecture a été particulièrement laborieuse et est restée entre les mains de technocrates passablement déconnectés des préoccupations des citoyens.

L'entrée en vigueur du Traité de Lisbonne n'est pas perçue comme un événement majeur par les opinions publiques européennes. On sait dans quelles conditions la ratification du Traité a été obtenue dans les différents pays. Alors qu'on nous annonçait qu'avec un Président nommé pour deux ans et demi et un haut représentant, vice-président, l'UE allait se faire entendre d'une voix forte dans le monde,
c'est l'exact contraire qui se passe.

Le consensus s'est fait autour de deux personnalités peu connues et sans charisme, ce que souhaitaient les britanniques.
Le belge Herman Van Rompuy, président du Conseil de l'UE
(est allé se présenter auprès du groupe bilderberg avant sa nomination)
et Catherine Ashon Haut représentant de l'Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité.

Les compétences des uns et des autres ne sont pas claires, le service diplomatique européen verra difficilement le jour et d'ailleurs risque d'être en concurrence avec les délégations de la Commission dans le monde.

On voit mal dans une Europe qui n'est pas fédérale les chefs d'Etats des grands ou des petits pays s'effacer devant un "super président" et un "super ministre des affaires étrangères"

Il était naïf de croire que grâce à un simple coup de peinture, l'UE deviendrait un poids lourd politique mondial.
L'entrée des nouveaux membres depuis les années 90 a fait basculer les rapports de force internes et tué définitivement les velléités de ceux qui rêvaient d'une Europe politiquement forte.
C'est donc le schéma anglo-saxon qui s'est imposé.
Une Europe de plus en plus réduite à une zone de libre-échange très intégrée dans un ensemble politico-économique transatlantique au sein duquel ce qui faisait la force et l'originalité du
 "modèle européen" cède chaque jour un peu plus de terrain devant l'avancée des conceptions les plus ultra-libérales.


A ce titre, il est devenu désormais politiquement incorrect de défendre la notion de service public, le rôle de l'Etat comme régulateur de la Société et protecteur des plus faibles.
Quoi qu'en disent les gouvernements, il y a accord sur cette évolution de fond,
de même que sur le renforcement du lien transatlantique.
Donc nous allons rester dans un système confus où les chefs d'Etat continueront à vouloir exister sur le scène internationale. S'il y a consensus général pour affirmer l'appartenance à l'UE, il y aura toujours de nombreuses divergences sur des points spécifiques ou des crises internationales ponctuelles.
On voit bien par exemple comment chacun des pays européens va chercher à se désengager de l'Afghanistan, tout en proclamant une solidarité avec les Etats-Unis.

JMV - Selon vous l'Europe peut-elle encore échapper à un destin qui semble désormais "programmé"
à savoir se fondre dans un vaste marché commun Nord-atlantique avec les Etats-Unis et le Canada et assurer des fonctions militaires supplétives au sein des forces occidentales au sein de l'OTAN et dédiées essentiellement à conduire les politiques anglo-saxonnes d'expansion et de conquête?

PC- Depuis la disparition de l'Union Soviétique, l'espace de liberté dont disposait l'Europe s'est singulièrement rétréci. Les idéologues du marché ont imposé leur vision, celle d'un monde occidental triomphant qui allait
propager son modèle au monde entier. Au lieu de s'émanciper de la tutelle américaine.
L'Europe s'est au contraire crue obligée de coller aux positions américaine. Ce "partenanriat transatlantique" déjà explicite a été proclamé avec force après les attentats du 11/9.
(exemple : La france de Nicolas Sarkozy)
Dans sa stratégie européenne de sécurité adoptée par le Conseil Européen de décembre 2003, l'Europe reprend à son compte la vision américaine du monde, y compris la notion de guerre préventive et la lutte manichéenne du "bien contre le mal".

Ce texte est ahurissant, mais il est passé comme une lettre à la poste !
Dans ce même document, il est clairement fait mention du lien entre l'UE et l'OTAN .
L'UE est par conséquent la volet économique européen d'un ensemble politico-militaire regroupé au sein de l'OTAN. Le Traité de Lisbonne officialise ce rapprochement puisqu'il spécifie dans son article 28 A que "les engagements et la coopération dans de domaine (la politique de défense et de sécurité) demeurent conformes aux engagements souscrits au sein de l'OTAN, qui reste, pour les Etats qui en sont membres, le fondement de leur défense collective et l'instance de sa mise en oeuvre".

Ceci veut dire que l'UE renonce à une défense européenne autonome.

Le retour de la France dans l'organisation militaire intégrée de l'OTAN ne fait que parachever cette imbrication UE-OTAN.

Que ce soit sur l'Afghanistan sur l'IRAN ou sur le conflit israëlo-palestinien, l'Europe n'est ainsi , de facto, plus perçue comme acteur autonome. sa crédibilité est faible et elle pèsera de moins en moins face à la montée en puissance de pays dits émergents comme la Chine.L'inde ou le Brésil.
En outre son côté "donneur de leçons" irrite les opinions publiques de nombreux pays tant ses prises de positions sont sélectives.

Sur les grands débats qui s'ouvrent sur le climat et l'énergie, il est certain qu'il y a en Europe sue très grande "sensibilité" , Mais il est probable que les autorités européennes chercheront à éviter la confrontation avec les Etats-Unis. Solidarité atlantique d'abord !

JMC -
Vous avez préfacé la monographie dont le titre est "Europe chronique d'une mort annoncé"
Un diagnostique qui peut sembler paradoxal alors même qu'avec l'entrée en vigueur du Traité de Lisbonne,la construction de l'Europe politique semble avancer maintenant à grand pas..

PC - Je crois en effet que l'Europe politique est à l'agonie. Elle au moins en état de mort cérébrale, même si le corps fonctionne encore. C'est la fin du beau projet, mais qui n'était plus partagé par une majorité d'européens. Il faut bien voir que pour les nouveaux membres d'Europe centrale et orientale, l'entrée dans l'UE représentait une sorte "d'assurance vie " entre autres sur le plan économique, l'essentile pour eux étant la sécurité offerte par les Etats-Unis via l'OTAN face à une Russie toujours considérée comme une menace.

Dans une certaine mesure, on a mis fin à un malentendu entre certains européens et les Etats-Unis. La France en particulier a vécu pendant des années, sous Mitterand et Chirac, dans l'idée d'une Europe indépendante de l'Amérique du nord. Cette perspective a été abandonnée. les américains en vérité ne l'ont jamais accepté, la voie est finalement désormais tout à fait libre pour consolider l'ensemble euro-atlantique.

Au fond le président Sarkozy a clarifié les choses en proclamant avec force l'appartenance de la France à la "famille occidentale" et en traduisant concrètement son engagement atlantique par le retour de la France dans la structure de commandement intégré de l'OTAN.
L'OTAN prétend étendre indéfiniment sa zone d'intervention en Asie, tout comme les Etats-Unis souhaitent que l'UE s'etende toujours plus à l'Est ( Turquie, Ukraine, Caucase..)

Peut-être que l'Europe finira par la Tour de Babel !
Il est frappant de voir à quel point l'intégration entre ses peuples ne s'est pas produite. la monnaie unique, l'espace Schengen sont des réalités, mais dans leurs têtes les européens restent des français, des allemands, des roumains, des polonais etc..: Un certain racisme et la xénophobie sont monnaie courante entre européens.
Après tant d'années de construction européenne, combien de citoyens du vieux continent parlent la langue de leur voisin?

Pour beaucoup d'entre eux, passer la frontière, même si elle a été dématérialisée, relève encore de l'aventure.
Au-delà de nos frontières nationales c'est encore, dans une grande mesure le saut dans l'inconnu. La multiplicité des langues, richesse extraordinaire de l'humanité, s'est convertie en un obstacle réel.

La machine européenne est à ce titre grippée par le nombre de langues à utiliser. D'où la simplification qui s'impose d'elle même : on utilise l'anglais comme "lingua franca" sorte de novlangue au vocabulaire simplifié pour véhiculer un nombre réduit d'idées et de principes. Cette novlangue ne laisse pas de place pour la dissidence et la critique...!

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